Chapitre 1
✦Les premiers jours du monde
Je suis né un matin de janvier 1948, dans une maison qui sentait la fumée de bois et la soupe de légumes. Montauban, dans le Tarn-et-Garonne — une ville où tout le monde se connaissait, où les voisins laissaient leur porte ouverte et où les enfants grandissaient en meute, libres comme des moineaux.
Mon père, André, était ajusteur dans une petite usine. Il rentrait le soir avec les mains noires de graisse et un sourire fatigué mais sincère. Ma mère, Hélène, cousait des robes pour les femmes du quartier et chantonnait en préparant le repas. Ils avaient peu, mais ils donnaient beaucoup. C'est peut-être la leçon la plus précieuse qu'ils m'aient transmise sans jamais la formuler.
Nous étions quatre enfants — j'étais l'aîné. Ma sœur Odette, espiègle et bavarde, mon frère Claude, le rêveur de la famille, et la petite Marguerite, née quand j'avais neuf ans et que nous chérissions tous comme un trésor fragile. L'appartement du boulevard du Midi était petit, mais jamais étroit — la vie y débordait de partout.
Mes souvenirs d'enfance ont la texture des étés sans fin. Les après-midis au bord du Tarn, les pieds dans l'eau fraîche, à attraper des écrevisses avec des bouts de ficelle. Les dimanches au marché avec ma mère, sa main chaude dans la mienne, l'odeur des melons et du miel de châtaignier. L'école communale, où le maître nous apprenait à lire en frappant la règle sur le bureau — avec la conviction que chaque mot appris était une pierre posée sur le chemin de la liberté.
J'ai grandi dans un monde qui allait vite changer. La télévision est arrivée chez nous quand j'avais douze ans — mon père l'avait ramenée sur une charrette à bras, fier comme un roi. Ce soir-là, tout le quartier s'est entassé dans notre salon pour regarder l'écran gris et tremblant. La modernité frappait à notre porte, et nous l'avons accueillie avec émerveillement.